L’écriture est physique et mentale. Par la tête, je pense, par la bouche, j’exauce, par la main, je trace. Le réel est une matière parmi d’autres.

Sans les femmes qui hantent ma vie, je suis muette. Le silence des muses est programmatique. Les bouches cousues, j’en fais mon affaire. Les mots font craquer les coutures, ils sont bruyants, familiers, ils aiment la provocation.

Écrire. Corps et âme. Sans comprendre totalement d’où vient cette incroyable sensation de bien-être et d’achèvement après l’écriture d’un texte. Je ne suis pas une machine à fabriquer des héros. Je ne scelle pas leur destin en une phrase glaçante. Je raconte le monde à ma façon. Je me laisse retarder par les petits détails. Je ne suis pas pressée. Je n’économise pas pour ma retraite, j’existe au présent. Écrire me donne le choix d’aller où je veux et de brouiller les pistes de toutes les temporalités possibles.

L’écriture m’ordonne et me libère. Elle lève le voile sur le monde, elle le touche, le palpe, le prend en main et scrute toutes les failles.

Ça ne me rapporte rien d’écrire. La machine à laver est cassée. Il faut changer le joint. Ce texte ne va pas m’aider à résoudre le problème.

Parfois je mets mon verbe au service des autres, je dis ce que je vois de plus précieux en eux. Je leur fais un cadeau. Ça me fait plaisir. Je n’attends pas qu’il en fasse de même. Écrire est un acte gratuit, un don. Un monsieur du service après-vente viendra réparer la machine. On pourra de nouveau laver notre linge sale. Je suis à court de chaussettes. Je vous ai dit un secret que personne ne vous avait révélé. Aujourd’hui, vous vous sentez différent. Mieux dans votre peau. Votre regard a changé, il perce le brouillard tel un rayon de soleil.

Au fond des ténèbres, l’écriture révèle la lumière, elle nomme et donne vie. Elle crée des passions, engendre des mondes, elle peut détruire en une phrase tout ce qui a été bâti.

Elle est fragile, similaire à un fil qui peut se briser d’un coup de dent. Ce fil est dans ma bouche, maintes fois mastiqué, avalé, recraché. Je marche dessus. Je peux le faire les yeux fermés. Je n’ai pas peur. Je n’ai pas la certitude de savoir où il me mène. C’est ça aussi écrire, ignorer la destination que l’on prend, piétiner le doute, mais enfin, toujours aller, avancer. Repousser au plus loin les limites d’une terre dont le périmètre est tout tracé.

Nous sommes des pionniers, des mendiants désolés et heureux. Dans nos mains, la poussière se change en or et l’or en poussière. Les feuilles mortes provoquent en nous des extases et le rire de la foule nous angoisse mais enfin, la beauté du monde n’a guère de secrets pour nous. Nous ne parlons pas, nous révélons sur le papier et dans le cœur des gens, l’ultime cri du premier jour et le dernier souffle de la vie.

Écrire.