Matière du dimanche 17 juin 2018

Elle marche dans les blés, avec sa cape noire. Elle foule la terre de sa terrible nouvelle, son cœur si lourd dans ses entrailles. C’est la fin de journée. La bonne heure pour s’en aller. Chut c’est un secret. Je connais le chemin. Je le prends quand dans le ciel s’affrontent chien et loup, un court instant avant la nuit. C’est une heure d’incertitude où les rêves hurlent ou expient. Les animaux sauvages sortent des forêts sombres, goutent à la chair fraîche de l’herbe. J’ai vu la biche et le renard traverser le champ quand j’errais ce fameux soir.

Je voulais l’affronter, lui dire, « voyez j’ai échoué, je fais quoi maintenant ? » et pour sûr, pleurer à ses pieds car plus rien n’avait de sens. Je ne suis pas allée là-bas. J’ai hurlé comme un chien ayant perdu son maitre, j’ai hurlé comme une louve à qui l’on arrache ses petits. J’ai hurlé. Et quand le cri eut suffisamment apeuré les foyers soucieux, je me suis allongée au milieu du sentier. J’ai regardé le combat ultime du chien et du loup dans le ciel, et je me suis rendue au victorieux. Je l’ai laissé prendre ce qu’il voulait, plus rien n’avait d’importance. Je ne m’appartenais pas ce soir-là, exister ne m’intéressait plus.

Fallait considérer un nouveau décor. Pas capable mec. Pas capable. C’est possible d’être triste un instant ? et non j’fais pas la gueule, j’veux juste être pas là cinq minutes et prendre le temps de regarder ma grise mine. Ouais. Là les couleurs sont belles, les yeux épousent le vert diamant. Et Narcisse n’en peut plus de cette beauté si triste, il approche sa main, elle lui échappe. Il approche sa bouche, elle se dérobe. « Pourquoi tu ne me laisses pas caresser cette joue si belle, si douce, pourquoi tu refuses et restes là, plongeant tes yeux dans les miens ? » elle ne répond pas. Elle a aboli l’amour dans le reflet de la connerie d’un autre. Elle a dit c’est fini ce jeu-là, cette stupidité des sens, cette vacuité du cœur. Non merci, trop mangé, trop bu, j’en reprendrai plus. Mais nous ne lui offrons rien, rien que la terre ne puisse lui donner, rien qu’elle ne puisse trouver elle-même. Oui je suis une escroc, car tout ce que je te promets, existe déjà dans tes mains, bat déjà dans ton cœur, et n’importe qui pourrait te l’offrir. Tu n’as qu’à ouvrir tes volets pour gouter à la première lueur du jour, et il te suffit de t’assoir le soir sur le rebord de la fenêtre pour respirer la dernière exhalaison des fleurs. Quelle différence alors. Je ne sais pas. Je peux te donner humblement, la beauté de ces mots :

Cariopse

Grain

Vallée du tigre

Blé

Fruit de la terre

Charrue

Soleil

Naïade

Lac

Glace

Amour

Amour

Amour

Tremblement

Cheveu

Baiser dans le cou

Main dans les cheveux

Corps douceur corps

Peaux mêlées

Magie

Vague à l’âme

Feu de la saint Jean

Danse

Caresse

Pieds nus

Vague

Poire

Et la liste s’incarne dans une prière de soleil noir parce que tu t’en vas et parce que je n’ai aucun pouvoir. Voilà, je suis Reine d’un chaos superbe qui s’altère à la moindre secousse. Je ne peux pas te retenir, il te faut bien le vent, les nuées noires, la folie des pivoines, l’épine sur la route, la main couchée sur l’horizon d’un pays où les mots ne veulent plus rien dire.

Voici la dernière histoire.

Orphée refusa l’amour des femmes après avoir perdu pour la deuxième fois Eurydice. La seule pour qui il chanta vraiment. Les femmes se vengèrent déchirant son corps en mille morceaux et la charpie dériva jusqu’à Lesbos. Je suis née dans sa chair ressuscitée trois fois, de sang, d’eau et de terre, là où l’Amante est consacrée. Dans mon sein je porte l’amour irraisonné du monde et de toutes ces femmes à la beauté radieuse. Je meurs en mille, non pas de désamour, mais désarmée de n’être dévorée par cette horde cannibale à la peau de pèche. Je suis Orphée Reine du rien et Néri est ma déesse. Néri a refusé le baiser que la vie nous devait

Pour ne pas mordre
Ne pas attaquer

La chair de l’amante

Mais regarde Neri
sur ma peau

Apparente la morsure de tes dents, Apparente la cicatrice de tes dents

Même si t’as pas mordu
Même si t’as pas attaqué

Mais la retenue, la retenue toute entière de ton corps
Je l’ai senti
Senti dans un seul geste
C’aurait pu être un frôlement, ç’aurait pu être rien, je l’aurais senti quand même

Et puis tu crois quoi,
Tu crois que j’ai pas vu dans tes yeux tout ce que ta bouche ne peut pas dire ?
Oui il ne faut plus parler, plus toucher, plus dire, plus penser, plus exister

Il faut fermer la porte et s’enfuir par celle du jardin

Aller chercher quoi ? je sais pas, j’aimais juste bien ça partir et sentir l’espace d’une seconde cette liberté glorieuse de n’être plus là, de ne plus répondre de rien, de sentir mon corps en mouvement, et d’aller vite vite vite,

La squame de l’amour mort, le fruit pas mangé forcément pourrissant / pourrissant parce que c’est la vie, c’est ce qui t’attend, ce qui me suit oui la chair qui se décompose travaillée par les vers mais le cri des baccantes nous jette plus loin plus haut

 Ah je meurs de soif

Et voici le morceau de peau morte qui se détache de l’épiderme,
N’oublie pas le voile sinon tu te brûleras et ça c’est pas raisonnable

Allez tout le monde applaudis car voici ce qu’elle fit :

Elle prit le voile en feu et s’en para le corps, elle dansa toute la nuit avec parce que cela était bon,
Bon comme ces après-midis dans le lac, des après-midis entières sans se protéger la peau du soleil, des après-midi entières à s’oublier femme et faire de son corps une invention aquatique,
Pourtant elle le sait que ça va faire mal, elle le sait parce qu’elle a déjà été brûlée gravement, mais c’est une abrutie finie et l’eau qui ruisselle là maintenant, elle est fraîche, douce ! oh joie joie joie
La journée passe, il faut bien sortir, il commence à faire froid, et le corps rappelle au fou qu’il est bien là et que la peau se fripe, que le sang perd en couleur, que les lèvres bleuissent et que la température baisse de façon indécente

Alors elle sort, et puis découvre très rapidement que le soleil ne l’a pas épargnée, et que cette nuit elle ne dormira pas sur un lit de plumes mais d’épines car la peau est rouge, brûlante, chauffe encore encore, on pourrait faire cuire un œuf sur ton dos,

Imbécile imbécile, combien de fois faudra t-il te le dire ? te répéter cette inéluctable leçon de vie ?

Julie je te l’avais bien dit. Je t’avais mis en garde. Pourquoi vous réjouissez-vous d’avoir eu raison, raison de moi ?

Chut, c’est un secret. Les enfants terribles n’écoutent pas mes chers amis. Les enfants terribles recommencent éternellement les mêmes bêtises, parce qu’ils aiment les bêtises, et toi, toi, t’es ma bêtise et en plus t’es joli comme un cœur.

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